Pensée positive et coaching : peut-on être trop positif?
15 mars 2015

Pensée positive et coaching : peut-on être trop positif?par Yvon Chouinard, ACC

Le monde de la pensée positive

Au mois de juillet 2012, à San Jose, en Californie, 21 personnes devaient être traitées pour des brûlures après avoir marché pieds nus sur des charbons incandescents lors d’un événement organisé par le motivateur professionnel Tony Robbins. Comme le rapportait ensuite le New York Times, 1  puisque le charbon est un faible conducteur de chaleur, même sur la chair humaine, le secret, semble-t-il,  pour ne pas se brûler, est de marcher sur les charbons avec des petits pas légers et rapides. Mais pour Robbins, qui a peu de temps à consacrer à la physique, tout est une question d’état esprit. Si vous croyez que vous allez réussir, tout est possible. Il suffit de penser que les charbons sont comme de la mousse fraiche, selon lui. Le mot de la fin appartient sans doute au chef des pompiers de San Jose, certainement un grand sage, qui a déclaré après l’incident: « Nous décourageons les gens de marcher sur des charbons brûlants. »

Ce genre de discours basé sur la visualisation positive n’est évidemment pas unique. Robbins compte de nombreux émules dans le monde, des vendeurs de bonheur et de pensée positive qu’on retrouve parfois dans les retraites corporatives de consolidation d’équipe, dans les congrès et dans les médias.

Le monde du coaching possède aussi, malheureusement, un certain nombre de coachs auto-proclamés qui promettent l’accès facile au bonheur et à la richesse en s’inspirant d’auteurs comme Rhonda Byrne (La loi de l’attraction) 2.

La critique sociale Barbara Ehrenreich, qui est convaincue que la crise économique de 2008 fut favorisée par la pensée positive à tous crins, n’a pas manqué de relever une surprenante  affirmation de Byrne à l’effet que le tsunami de 2006 en Asie était probablement dû aux vibrations (négatives il va sans dire) que les victimes elles-mêmes avaient envoyées dans l’univers.

Byrne fut cependant précédée par Norman Vincent Peale 3 dans les années 50 et surtout par le psychologue français Émile Coué (1857-1926) 4  qui avait introduit une populaire méthode de psychothérapie basée sur l’autosuggestion optimiste. Ses phrases clés étaient « Je vais bien, tout va bien. » et «  Tous les jours, à tout point de vue, je vais de mieux en mieux. »

Selon Coué, lorsqu’il y a conflit entre l’imagination et la volonté, c’est toujours l’imagination qui l’emporte. Par exemple, l’insomniaque veut dormir comme l’alcoolique veut quitter son état, mais Coué affirme que cette volonté ne suffit pas. Il ne s’agit pas de vouloir guérir, mais de s’imaginer guéri. Donc, toujours selon Coué, il s’agit d’influencer l’imagination pour que la volonté se manifeste. Mais Coué avait aussi mis une limite à ce qui était possible : « Ayez la certitude d’obtenir ce que vous cherchez et vous l’obtiendrez pourvu que cette chose soit raisonnable. »

Qu’en est-il donc de la pensée et de la visualisation positive? Est-il vrai qu’on imaginant un futur entièrement positif avec des clients en coaching, ceux-ci passeront alors à l’action pour le réaliser pleinement?

L’imagination positive idéalisant l’avenir sous la loupe de la recherche

Deux chercheures, Heather Barry Kappes, de la faculté de psychologie de l’Université de New York, et Gabriele Oettingen, de la faculté de psychologie de l’Université de Hambourg, en Allemagne, ont voulu vérifier ces questions et rapportent les résultats de leurs travaux à ce sujet dans le Journal of Experimental Social Psychology. 5

Nous pensons généralement que de visualiser notre succès futur est une façon utile de nous motiver à adopter les comportements nécessaires pour y arriver. Il est donc surprenant d’apprendre de cette recherche,  que de se plaire à imaginer un avenir idéal, peut en réalité avoir un impact nuisible sur notre performance.

Les chercheures Kappes et Oettingen ont en effet démontré lors de leurs expériences en laboratoire, que des pensées positives qui idéalisent l’avenir ont un effet inversement proportionnel à leur réalisation. Plus ce qui est imaginé par les gens dans leur esprit est positif, moins ils investiront d’effort dans sa réalisation et conséquemment,  plus leur taux de réussite sera faible. D’autre part, lorsque les choses imaginées pour l’avenir sont moins positives, qu’il y a des doutes à l’effet que le futur idéalisé pourra se réaliser en raison des obstacles, des problèmes ou des reculs probables, de telles pensées sont davantage bénéfiques pour rallier l’énergie nécessaire afin d’obtenir des réussites concrètes.

Description de la recherche

Un certain nombre de projets de recherche avaient déjà examiné l’impact de la visualisation positive sur des populations  spécifiques et différenciées, comme des personnes qui voulaient perdre du poids ou d’autres qui se remettaient d’une chirurgie, par exemple. Mais cette fois, Kappes et Oettingen ont procédé à des expériences avec des populations non-différenciées. Il s’agissait en fait d’étudiants de niveau universitaire choisis de manière aléatoire. Chaque expérience comprenait un groupe de contrôle qui était placé soit devant une situation neutre ou mis en face des difficultés reliées à l’atteinte d’un but.

De plus, les chercheures ont décidé de vérifier leurs hypothèses en utilisant un modèle d’analyse confirmé par des recherches antérieures, soit que la capacité d’un individu à entreprendre et réaliser ce qu’il souhaite accomplir dépend du rôle clé joué par son niveau d’énergie. En effet, l’énergie procure les ressources requises pour transformer ce qu’on espère accomplir dans le futur en réalisations concrètes.

Pour mesurer le niveau d’énergie des participants, Kappes et Oettinger ont utilisé ce qui leur semblait être le meilleur indicateur possible à cet effet, soit le niveau de pression sanguine systolique qui est la pression maximum exercé par le sang sur les parois des vaisseaux sanguins après un battement du cœur.

Pourquoi en est-il ainsi?

Une des raisons identifiées par les chercheures pour expliquer leur étonnante équation qui va à l’encontre des courants actuels de la pensée positive, est que lorsqu’on visualise un état de futur idéal, nous tendons à sous-estimer ou ignorer le niveau d’effort qui sera exigé pour transformer ces rêves en réalité, ainsi que les défis et les épreuves auxquels nous ferons face vers notre but.

Kappes et Oettinger ont aussi trouvé que lorsque nous imaginons un avenir idéal positif, cela réduit notre énergie, au lieu de l’augmenter, l’énergie étant un facteur critique dans le processus d’atteinte de buts et la pleine réussite. Plutôt que de nous faire sentir enthousiastes et énergisés, imaginer une situation positive idéale peut conduire à un sentiment de contentement ou de relaxation, ce qui n’est certainement l’état d’énergie ou la disposition mentale qui vont engendrer la motivation et la haute performance.

La remise en question de la pensée positive

Récemment, nous avons pu assister à une remise en question de l’approche à tout vent de la pensée positive, que nous devons d’ailleurs différencier de la psychologie positive.

En effet, la psychologie positive est un champ d’étude fondé en 2000 par Martin Seligman 6 qui, dépassant le sujet des pathologies, s’intéresse à ce que la psychologie moderne peut apporter au développement personnel de chacun, dont les émotions positives, les  traits de caractère positifs et les institutions positives. Il ne s’agit pas pour Seligman de « vendre » la pensée positive, mais de comprendre l’impact des émotions positives. Ce qui le rapproche d’ailleurs du positivisme, un mouvement de pensée lancé par Auguste Conte qui considère que seules l'analyse et la connaissance des faits vérifiés par l'expérience scientifique peuvent expliquer les phénomènes du monde.

Parmi les récents  « pessimistes » de la pensée positive, retenons Todd Kashdan et Robert Biswas-Diener qui dans leur plus récent ouvrage The Upside of Your Dark Side, 7  vont jusqu’à affirmer que le bonheur lui-même peut être nuisible. À cet égard, ils rapportent quatre éléments clés révélés par la recherche et qui sont peu souvent cités :

  1. Notre bonheur peut interférer avec notre succès à long terme car les gens heureux sont moins persuasifs, ils font trop confiance aux autres et ils sont des penseurs paresseux;
  2. La poursuite du bonheur a souvent des effets inverses à ce que l’on recherche;
  3. Parfois, les gens veulent se sentir mal;
  4. Le bonheur de quelqu’un d’autre peut affecter notre performance.

Kashdan et Biswas-Diener sont pleinement conscients des découvertes robustes et confirmées des bénéfices des émotions et des pensées positives et du bonheur. Ils ont même contribué à la littérature à ce sujet. Mais, ce qui est moins exploré selon eux, c’est le potentiel que nous pouvons tirer du fait qu’en certaines circonstances, être légèrement malheureux semble être meilleur qu’être heureux. Le mot clé est « légèrement », car le malheur profond sous forme de solitude chronique et de désordres émotionnels réduit notre capacité de fonctionnement normal.

Barbara Fredrickson 8, une chercheure qui se spécialise dans les émotions positives, a même déterminé qu’il existe un ratio idéal de 3 émotions positives pour une émotion négative pour assurer l’épanouissement de l’être humain.

Brené Brown, qui a connu une renommée extraordinaire après sa présentation sur la vulnérabilité à TED 9 affirme dans son récent ouvrage  Daring Greatly 10 que c’est seulement en étant assez brave pour explorer la noirceur que nous pourrons découvrir la puissance de notre lumière.

Implication pour les coachs

Les coachs devraient sans doute prendre en considération les résultats de la recherche de Kappes et Oettinger dans leur pratique.

Les coachs doivent maintenant être conscients que les techniques de visualisation orientées vers un futur idéal positif, n’engendreront pas la motivation de leurs clients ni ne favoriseront la réalisation de leurs objectifs.

À cet égard, retenons que Kappes et Oettinger suggèrent plutôt de faire visualiser des scénarios d’avenir plus réalistes générant ainsi un meilleur stimulant de performance.

Cela ne veut pas dire qu’imaginer une situation idéale pour l’avenir est une mauvaise chose en soi, mais cette tactique devrait être utilisée de manière appropriée. Par exemple, un client anxieux peut bénéficier du sentiment de contentement et de relaxation résultant d’une idéalisation positive du futur. Mais les coachs devraient savoir que cette technique de visualisation positive ne va pas entraîner automatiquement la motivation et le passage à l’action.

Quand des coachs utilisent des techniques de visualisation, ils devraient demander à leur client de non seulement visualiser leur objectif ultime, mais aussi de penser aux défis et obstacles probables qu’ils auront à surmonter ainsi qu’au niveau d’effort requis pour atteindre leur destination finale.

L’approche GROW, par exemple, est sans doute un moyen plus réaliste pour aider son client à envisager d’abord sa réalité telle qu’elle se présente afin de pouvoir ensuite explorer des scénarios réalistes qui tiennent compte des obstacles qu’il pourra rencontrer dans leur réalisation.

Mieux vaut aborder le monde de nos clients à la manière du fondateur de la psychologie positive Martin Seligman qui disait : « Vous ne voulez pas que le pilote qui fait déglacer les ailes de votre avion soit un optimiste. »

 

  1. Bukeman, O. The Power of Negative Thinking, The New York Times, August 4, 2012. http://www.nytimes.com/2012/08/05/opinion/sunday/the-positive-power-of-negative-thinking.html?_r=0
  2. Byrne, R. (2009) Le secret. Brossard : Un monde différent.
  3. Peale, N.V. (1996). The Power of Positive Thinking. New York : Ballantine Books.
  4. Coué, E. (2013) La Maîtrise de soi-même par l'autosuggestion consciente. Montréal : FV Éditions (Epub)
  5. Barry Kappes, H. & Oettingen, G. Positives fantasies about idealized futures sap energy. Journal of Experimental Social Psychology. 47 (2011) 719-729.
  6. Seligman, M. E. P. (2004). Authentic Happiness: Using the New Positive Psychology to Realize Your Potential for Lasting Fulfillment. New York: Atria Paperback.
  7. Kashdan, T. & Biswas-Diener, R. (2014). The Upside of Your Dark Side. New York: Hudson Street Press.
  8. Fredrickson, B. (2009). Positivity: Top-Notch Research Reveals the 3 to 1 Ratio That Will Change Your Life. New York: Three Rivers Press
  9. TED Talks: (http://www.ted.com/talks/brene_brown_on_vulnerability?language=en)
Brown, B. (2012). Daring Greatly. New York : Gotham Books - TED Talks: (http://www.ted.com/talks/brene_brown_on_vulnerability?language=en)
Yvon Chouinard, ACC ACC, CRHA